Lézard des Mots

Le français, sexiste ?

Le français est-il vraiment sexiste ?

Oui.

En un mot comme en cent. Mais entrons dans les détails, parce que vous aurez envie que ce soit faux, parce que vous allez dire “mais comment une langue, qui n’a pas de sentiments ni d’intérêts, peut être sexiste ? Attends, Lézard, ça n’a pas de sens”. Et vous auriez raison.

Qu’est-ce qu’une langue ? d’abord, et avant tout, un outil. L’incarnation, le vecteur, de notre capacité à parler. Saussure distingue langue et parole dans son ouvrage fondateur de la linguistique : hop par là si vous en voulez plus https://www.youtube.com/watch?v=Y3EoAizjvt. En gros (et en carré) le langage c’est la fonction qui permet de parler (merci les aires de Wernicke et de Broca, merci le gène FOXP2, merci la culture et l’histoire humaines : il est d’ailleurs à noter que le gène FOXP2, ou “gène de la parole”, est présent chez d’autres espèces animales). La parole c’est le langage en acte, réalisé, lors d’un “acte de langage” (un discours, une conversation, un livre, une affiche, un concert de musique… mais nous y reviendrons dans un autre article sur la sémiotique). Et, ce qui nous intéresse ici, la langue c’est donc le.s support.s du langage. Il vaut mieux parler *des* langues, au sens où il en existe plus de 6500 dans le monde.
Le français est donc une langue (scoop !!), parmi tant d’autres. Certaines partagent des traits fonctionnels communs (particulièrement les autres langues romanes telles que l’espagnol, l’italien, le roumain, le sarde, etc. mais aussi d’autres familles, ou des langues qui n’ont a priori aucun point évolutionnel commun autre que d’être des langues). Parmi ces traits, nombreux sont totalement anecdotiques (le français a le pluriel, comme beaucoup de langues, le français a une structure syntaxique Sujet Verbe Objet, là encore comme beaucoup de langues, le français distingue les verbes et les noms, les noms et les adjectifs, ce qui n’est pas le cas de toutes les langues, le français ne se décline pas, etc.).

Mais il y a un trait du français qui fait couler beaucoup, mais alors beaucoup d’encre, qui fait épuiser beaucoup, mais des litres, de salives : le GENRE.
Entendons-nous, ici nous ne parlons que de genre GRAMMATICAL, pas de genre social. D’autres langues, comme les langues bantu, ont plein, mais alors plein de “genres”. On les appelle des classes, et on peut les compter par dizaines pour certaines langues. En français, il y a donc deux classes grammaticales exprimées, qu’on appelle genres, et qui portent le nom de “masculin” et “féminin”. Un troisième genre est latent, le “neutre”, et vient des origines latines du français. Ces appellations, héritées du latin, sont ARBITRAIRES, c’est-à-dire qu’en soi la langue ne code rien qui a un rapport avec le genre social d’identification des personnes. En soi, la langue n’est pas sexiste (mais l’en soi n’existe pas, voyons ça en détails).

Le masculin en français (ou genre non marqué, disent les linguistes pour éviter l’écueil du sexisme justement) est le genre majoritaire, par défaut, “nu” (c’est-à-dire que souvent le radical seul vaut masculin). Le féminin, ou genre marqué, est le genre grammatical qui se détache du masculin (qui n’est pas masculin), qui est mis en valeur lors d’une construction de phrase. Souvent, en français, il est codé par un -e, mais ce n’est pas une règle générale. Le neutre, quant à lui, trouve des reliquats et n’existe qu’à l’état de traces : “on” est un neutre grammatical, “y” (de “il y a” ou le y dit locatif “y a-t-il”) est un neutre, et le “il” réputé masculin peut être une forme neutre dans certains cas (“il pleut”, “il paraît”, etc., tournures dites “impersonnelles”). D’ailleurs, le masculin assume la plupart des constructions neutres aujourd’hui, en témoigne les exemples donnés avant : “il y a” et “y a-t-il”, où l’on remarque que le “y” neutre est redoublé en “il” P3 masc.

On a fait l’état des lieux grammaticaux.

Mais, je l’ai dit plus haut, l’en soi, ça n’existe pas. La langue n’est qu’une virtualité, une convention, et n’existe pas si elle n’est pas incarnée. Elle est un code. Un potentiel. La somme de toutes les connaissances linguistiques de l’ensemble de ses locuteurs et locutrices. La parole, elle, est incarnée dans des énoncés, et se pare de valeurs, et d’une portée (toujours) politique.
Il faut bien voir ce point : toute parole, même intime, est politique, parce que précisément la langue appartient à toutes et tous. Ainsi, même en se parlant à soi-même, même dans l’intimité d’un foyer, même en parlant à un animal non humain, on contribue à façonner la langue et à en modifier les emplois.
Des grammairiens (oui, uniquement des hommes) ont décidé (décidé, oui) d’écarter les femmes de la pratique “professionnelle” (dirait-on aujourd’hui) de la langue. Peut-être un problème de “dignité”, d’incapacité, d’intelligence ? Bien sûr, ce n’est pas ça, ou ce sont de faux prétextes. Il s’agit évidemment d’un exemple de sexisme. Observons les termes.

De nos jours, on enseigne dans les classes primaires que “lors d’un accord le masculin l’emporte” (on ajoute parfois “parce qu’il est plus fort”). Et les petits garçons font quoi ? Ils sont fiers. Ils brandissent le poing. Ils font “haha !!”. Oui. Ils ont bien compris que cette tournure n’est ni anodine ni fortuite et qu’elle va dans le sens des privilèges que leur octroie la société.

Cette forme, quasiment inchangée depuis l’époque des premiers académiciens (parce que oui, ces “grammairiens” sont bel et bien les personnes qui ont fondé l’Académie Française sous l’impulsion du cardinal de Richelieu), est révélatrice et a perduré depuis quatre siècles. Originellement, c’était :
– “Il faudrait dire ouverts, selon la Grammaire Latine, qui en use ainsi, pour une raison qui semble être commune à toutes les langues, que le genre masculin étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble, mais l’oreille a de la peine à s’y accommoder parce qu’elle n’a point accoutumé de l’ouïr ainsi de cette façon, et rien ne plait à l’oreille, pour ce qui est de la phrase et de la diction, que ce qu’elle a accoutumé d’ouïr.” Vaugelas, 1647
– “Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte” Bouhours, 1675
– “Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle”, Beauzée, 1767
(Allez voir sur cette excellente page du SIEFAR http://siefar.org/la-guerre-des-mots/les-accords/ et dans l’ouvrage d’Éliane Viennot, Petite Histoire des résistances de la langue française, 2014)

La langue, c’est ce qu’on en fait. Il est amusant (voire triste) de noter que Vaugelas se forçait pour des valeurs prétendues à utiliser le “masculin qui l’emporte” alors que son usage lui recommandait un autre accord. Aujourd’hui, ce même argument sert à beaucoup de personnes pour contredire, silencier, les mouvements contestataires.

La critique de ce “masculin grammatical” plus fort que le “féminin grammatical” se base sur la portée politique que ces déclarations des Académiciens ont manifesté. Ce sont des décisions (prescriptives) et non pas une attestation de l’usage (description). C’est de la grammaire (prescriptive) et non pas de la linguistique (descriptive). C’est également sous l’impulsion de ces personnes que bon nombre de termes, notamment les noms de métiers, ont été “déféminisés”. Il était courant de trouver des “autrices” avant ça (de autrix en latin, même sens, comme en témoigne l’existence moderne de “autrice” en italien). Parce qu’une femme, naturellement, est indigne d’écrire… et de bien d’autres choses. Est indigne. Est faible.

Voilà. Le français a été rendu sexiste, oui.

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